INTERVIEW
Interview & pictures : Stéphane Delphin
le 02/13/2005
Après avoir joué la maman d’Admiral T dans le film "Neg Mawon", Jocelyne Beroard (Kassav) revient pour nous sur un chapitre méconnu de sa carrière : six mois passés à la Jamaïque comme choriste de Lee «Scratch» Perry en 1980. Une occasion de découvrir pour la première fois les amitiés de l'icône du Zouk avec des stars du reggae et de nous partager sa réflexion sur les différences entre la Jamaïque et "sa" Martinique : îles sœurs mais pas jumelles...
Reggaefrance / Comment avez-vous noué de solides amitiés avec des artistes comme Peter Tosh ? Jocelyne Beroard / Avant même d’aller en Jamaïque, je connaissais beaucoup d’artistes reggae. Avec ma sœur, nous allions souvent aux concerts et nous avons connu un peu tout le milieu. J'ai ainsi eu la chance de croiser Marley. D’autres groupes comme les Cimarons, Inner Circle, Third World, Steel Pulse sont devenus des copains. Peter Tosh aussi, qui venait manger à la maison, que ce soit en Martinique ou à Paris. Tosh, c’était la star dans toute sa splendeur. Un jour, je devais le retrouver dans un grand hôtel parisien et il est arrivé dans le hall sur son monocycle ! C’était assez comique de voir la tête des autres clients.
Comment vous êtes-vous retrouvée à travailler pour Lee Perry en Jamaïque ? L’une de leur manager me dit un jour ’‘ Si t’as envie d‘aller en Jamaïque, Lee Perry cherche des musiciens et des choristes étrangers ‘‘. Car à cette époque, il ne voulait plus travailler avec des Jamaïquains ! C’était au début 1980. Il y avait des Anglais, des Allemands, des gens complètement différents. Travailler avec Perry, c’était spécial et rare…Il trouvait toujours autre chose à faire qu’aller en studio. Il avait une obsession : Au début, il y avait la parole”. Tout ce qui lui passait par la tête, il l’écrivait sur les murs. N’ayant plus de place sur ses murs, il s’attaquait au plafond. Il y avait des dessins de gorilles partout (période du LP ‘‘Return of the Super Ape’‘). Il faisait appel au peintre qu’on voit dans ‘‘Rockers’‘ pour tout ce qui était croquis. Lee Perry avait aussi un jardin potager devant chez lui avec des bananiers , et entre les bananiers, poussait avec beauté, la marijuana... Les flics passaient tranquillement devant toutes ces plantes, car ils venaient se ravitailler en papier à rouler chez lui. Perry en recevait par caisses de ses producteurs (Hollandais) de l’époque, et en 1980, le papier à rouler était rare en Jamaïque. Ils utilisaient la pipe ou les feuilles de bananier....
Une expérience unique sur le plan humain mais peu prolifique sur l’artistique ? On n’a enregistré qu’un seul morceau (ndlr : Bed Jammin extrait du LP “History Mistery Prophecy “, 1981. Magnifique morceau mais bon courage pour trouver le LP !), un morceau très sexe d’ailleurs, un truc horrible (ndlr : en fait, un slack correct et drôle comme Yellowman et Général Echo savaient en faire à cette époque). Ca faisait ‘‘Sweet sweet cockie galore gimme gimme pussy some more …Open your foot, likkle daata, I wanna tek a good look ! ’‘ Voilà le seul morceau que j’ai enregistré en six mois. En bref, six mois de vacances payés par une production hollandaise… Comme j’avais déjà des potes en Jamaïque, j’ai passé mon temps à découvrir l’île. Je ne suis pas allée à Negril (Station balnéaire à l’ouest de l’île, ndlr). J’allais downtown, mais toujours accompagnée, car c’était trop chaud. J’ai rencontré des gens super ! Côté musique, j’ai aussi enregistré un 45T avec mes copains de Third World. C’est une version reggae du générique de film ‘‘Roots’‘ qu’avait fait Quincy Jones, avec tous les dubs qui vont avec. Ca s’appelait Many Rains Ago, c’était Letta Mbulu (Grande chanteuse Sud–Africaine, ndlr) qui l’avait chantée au départ. J’adorais cette chanson et avec les Third World, on a tout fait en une nuit. Les producteurs de Hollande ne l’ont jamais sortie. J’en ai une copie K7 quelque part chez moi, mais pas un truc propre !
Perry s’intéressait–il au fait que vous soyez martiniquaise ? Non. Perry était dans son trip. Il ne voulait plus dealer à l’époque avec des gens qui portaient des locks … Quand il a appris que j’en avais, il a dit : ‘‘ Ah bon ? C’est pas grave…’‘ J’étais la seule noire du groupe et il m’aimait bien.
Les Dreadlocks, c’était mal vu à la Martinique à cette époque ? C‘était surtout très rare. C‘était vers 79. Pour ne pas choquer mon père, je sortais toujours de la maison la tête couverte d‘un bonnet ou d'un foulard. Elles étaient belles mes locks, je les soignais, les parfumais.... Je les ai gardées à peu près deux ans. Je les ai coupées sur un coup de tête en août 80, en Espagne, j'avais trop chaud... Mais je risque de reprendre cette coiffure un jour car je ne suis pas fanatique de salon de coiffure.
Pour vous, quelles sont les grandes différences entre la Jamaïque et la Martinique ? La taille, et la mentalité aussi. La Jamaïque est beaucoup plus grande, plus riche que la Martinique… Ils ont de la bauxite, ne l’oublions pas. Quand j’y suis allée, je voulais voir à quoi ressemblait une île plus grande que la mienne. Que ce soit les cascades, les plages, tout était plus grand ! Et puis l’histoire des colonisations… Je crois que les colonisations anglaises et françaises n’ont rien à voir… Aujourd’hui encore, on le remarque… La Martinique est un département tandis que la Jamaïque est indépendante et cela change tout. Là-bas la façon qu’ont les gens de se comporter est totalement différente. La mentalité c’est ‘‘ démmerde-toi ! ‘‘ Les gens peuvent décider et choisir, chez nous, il faut passer ailleurs, et on attend ou espère une aide. Le fait qu'ils parlent l'anglais leur donne aussi une ouverture sur le monde plus facile pour la musique. Mais la base, l'histoire d'origine, est la même. Les manières des gens aussi, je me souviens qu’un jour en voiture, vitres relevées, car on était dans un quartier ‘‘chaud’‘, j'observais deux femmes qui discutaient au-dehors, je n’entendais pas avec précision ce qu’elles disaient mais elles avaient exactement les mêmes intonations, les mêmes mimiques que d’autres femmes pourraient avoir à la Martinique.
Au niveau traditions, n’avez-vous pas été surprise par le peu de percussions à la Jamaïque ? C‘est vrai. Mais il y en a quand même... Ils ont aussi leurs rythmes, qui leur sont propres... J'ai eu l'occasion d'en découvrir en passant une soirée mémorable avec les Third World en Jamaïque... Un lundi soir, de pleine lune... Invités par une prêtresse (a wise woman dixit les copains) dans sa maison au milieu de la campagne jamaïcaine. Elle disait avoir trop d’énergie et devait redistribuer cette énergie à ceux qui étaient là. Pendant quelques minutes, j’ai un peu flippé et me suis demandée ce que j’y faisais. Finalement, pensant plus positivement, j’ai conclu que s’il y avait de l’énergie positive à prendre, tant qu’à faire, pourquoi pas ? Elle s’est mise à danser sur les tambours (joués par Third World) et à envoyer son énergie. J’étais dans un coin de la maison entourée de gens qui priaient, un peu en transe. A la fin, elle nous a remis des dessins avec une écriture, qui était, disait-elle, le langage premier oublié des humains. Quand elle a appris que je n’étais pas de la Jamaïque, elle m’a remis un dessin différent de celui des autres. C’était assez troublant comme soirée.... Je ne sais toujours pas lire ce qu’il y a d’écrit sur mon papier, mais je l’ai gardé...
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