19 août 2005 à 16:34
Quand le chasseur devient... chassé.
par Sandrine Anzagoth
Il fait noir. L’odeur suave de la nuit enivre les hommes, comme des bêtes. Ces mêmes bêtes qu’ils s’apprêtent à chasser, ou du moins, faire pourchasser. Tout est prêt. Les chiens sont chargés sur le Pick-up, les gars remontés à bloc. On s’envoie un petit coup de gniole. Il n’y a pas d’heure pour s’envoyer une petite gorgée, lorsque l’on est un homme. Le métal des fusils choque la carrosserie. Les chaînes traînent dans un vacarme épouvantable. Les chiens pignent, ils sentent le stress monter, petit à petit. Parmi eux, plusieurs Dogues Argentins de beau gabarit. Depuis tout petits, on les a dressés à se jeter sur ces gros cochons, véritable plaie des plaines sauvages. Le plus jeune, Tex, ne s’est jusque là entraîné que sur des marcassins, jetés en pâture à lui et ses frères, dans un enclos minuscule. Pas difficile d’arracher l’oreille d’un petit cochon ! Pourtant, son maître le félicite, à chaque nouveau massacre. Aujourd’hui Tex est en âge de suivre ses aînés, mais ne devra pas se contenter d’un bout d’oreille : le monstre qui hante la plaine ne plaisante pas. Il n’a pas peur de lui, petit canidé à la robe blanche. Et pour cause ! Il pèse près de trois fois son poids.
Tex hurle comme ses compagnons. Il ressent l’insupportable excitation, mêlée à une certaine appréhension. Le Pick-up bouge, les rires des hommes se font moins bruyants. Ils se sont enfermés dans l’habitacle, la bouteille de gniole à portée de main. Il n’y a pas de quantité à respecter, lorsque l’on est un homme…On y va, c’est parti. Le chemin est chaotique. Heureusement on ne tarde pas à s’arrêter. Inutile de nous faire une joie, les hommes descendent juste du Pick-up pour saluer des compagnons chasseurs. On sent l’odeur du sang, de la peur. Ils se vantent de belles prises : une tête sort de la remorque. Ses yeux sont exorbités, la langue est pendante. C’est un kangourou, abattu au fusil, comme la dizaine d’autres, grands ou petits, dont les corps inertes s’amoncellent. Celui-ci a de la chance : il est mort. D’autres sont juste mourants, écrasés par le poids de leurs congénères.
Les hommes boivent quelques verres ensemble, puis frappent la caisse en hurlant, parce que les chiens ne tiennent plus. La chasse doit commencer. Après quelques kilomètres, il est temps de les lâcher. La traque durera quelques temps. Les hommes patienteront le signal des dogues pour finir leur besogne, tout en buvant un coup. Voilà en quoi consistent les règles de leur sport.
Il est fier, Tex. Il suit ses compagnons, traque la bête qui ne tarde pas à apparaître… La voici ! Courez !! Le Monstre ne les attend pas, il détale comme si son gigantisme ne le freinait pas. La meute le chasse en rangs serrés et Tex court à en perdre haleine ! « Courez, courez ! » semblent-ils penser, « Avant qu’il n’entre dans les fourrés » … Trop tard ! Tex pénètre l’épaisse végétation, court un moment dans ce paysage inhospitalier, puis ralentit … Mais que se passe t’il ? Il ne le voit plus, il ne le sent plus. C’est anormal… Ses compagnons courent toujours mais Tex s’arrête, renifle, s’éloigne … puis se retourne. Il est là le monstre, immobile, face à toi, petit canidé. Tu as remarqué qu’il avait feinté et était retourné sur ses pas. Désormais, il est face à toi. Le jeu te parait moins drôle : le marcassin pèse près de 150 kilos et il est décidé à sauver sa peau. Tex se jette sur la bête… et lui attrape l’oreille. Il ne faut qu’un quart de seconde au sanglier pour embrocher le ventre offert du pauvre animal… Le temps s’arrête, le derme se déchire, la vie de Tex s’écoule par la plaie béante et inonde les feuilles sous son corps trop léger. La bête continue l’assaut et fouille les entrailles du jeune intrépide de ses défenses acérées. Tex ne peut que lancer un cri déchirant qui prévient ses compagnons du martyre qu’il endure. La meute, ainsi alertée, se jette sur l’animal, qui se défend tant qu’il le peut ! Dans le tumulte et l’effroyable vacarme, les grognements laissent peu à peu place à des cris, parfois à des gémissements… Les armures de cuir des chiens ne les protègent pas complètement des assauts du géant, qui redoublent sous l’effet de panique. Les sangs coulent, se mélangent… l’animal est finalement à terre, deux chiens le maintiennent en respect, eux aussi épuisés. Deux autres sont cloués au sol. Le premier a une patte à moitié arrachée, et le second meurt en se vidant. Il s’agit de Tex. Il a un morceau d’oreille, solidement tenu dans la gueule. Jusqu’à son dernier souffle, il ne le lâchera pas. Peut être attend il les félicitations d’un maître qui ne se presse pas…
Il est temps d’y aller, se disent les hommes. Il n’y a qu’à suivre le signal des colliers. L’esprit imbibé d’alcool, ils auront d’ailleurs tout le mal du monde à le lire. Lorsqu’ils arrivent sur place, il n’est plus besoin d’achever l’animal. Tex ne bouge plus non plus, mais sa queue frémit et ses yeux se mettent à briller. Ses maîtres sont là et ils vont sûrement le féliciter. Il pense trouver la force de leur tendre son trophée. Soudain, un coup de fusil retentit. Puis deux. Dans son ultime souffrance, Tex aurait aimé que ces cartouches lui soient destinées, pour que la douleur s’efface, enfin. Il n’en est pas : à coté du Monstre, gisent désormais deux petits corps tachetés. Les corps inertes de deux petits marcassins, que leur mère tentait désespérément de protéger, avec sa propre vie. Deux petits que le choc forçait à l’immobilité, et que même les chiens n’avaient pas touchés. Dans ce charnier, les hommes se félicitent. Ils mangeront du sanglier au dîner bien arrosé qui les attend, avec leurs copains fermiers, et répèteront aux associations animales comme le pays a besoin d’eux et à quel point cette technique de chasse est « humaine ». Lorsque l’on considère l’humanité de certains, il n’y a certes pas à en douter.
Extrait du dossier "la chasse au Dogo"